Ne rentrent dans le boulodrome que les acteurs. On peut regarder dehors.
Il n’y a pas deux façons de sentir le théâtre : avant et après ; pendant on est subjugué par le flot d’images et de sons, on est mis en parenthèse par les mots. Les duos se délectent comme des amours, puis des manières de patenter la catharsis. Mais le froid ne pardonne pas le plein air.
- Quelle différence dans la vie rapproche un auteur d’un commissaire de
police ?
- Deux à mon avis : rassembler les détails pour en faire une histoire, et partir de la fin pour inventer le début.
Mohamed dit “Il faut rester symbolique”.
Désagrément dans un boulodrome. Je n’ai jamais vu un espace aussi beau
Qu’un boulodrome. Rien que le nom évoque le déhanchement des mécanismes. “Boulodrome”. Jouer derrière une baie vitrée c’est déconcerter le rapport “acteur-spectateur” d’un point de vue corporel je veux dire, parce que c’est bien quand ça touche, pas qu’avec le coeur mais avec les mains surtout, le coeur ça fait chier, et donc les baies vitrées dans un boulodrome avec des comédiens parqués comme au cinéma et la beauté du lieu, le seul lieu au monde qui soit aussi jovial et triste, aéré et moutonné, mais la baie vitrée… En même temps les comédiens sont connus pour être des briseurs de vitres. Ce qui est fou c’est que ce sont les metteurs en scène qui posent les vitres. Tout les metteurs en scène du monde posent des vitres ; et ils disent à la fin : “allez les enfants, brisez-moi tout ça !” Et les comédiens brisent les vitres.
Et si le monde avait des îles ? Je veux dire la terre, comme chaque parcelle entourée par l’océan porte ses morcellements d’angoisse et de désolation comme un rhum et un fou ses puces, comme une molécule ses particules libres, sinon l’autonomie terrienne on peut bourrer un monticule de sol par-dessus ; et donc si la terre autour d’elle (blablabla) des électrons adjacents ? Je crois qu’on n’aurait pas la réponse à la minute de la question, c’est la même chose que jouer dans un boulodrome. Vous comprenez maintenant.
Une pétanque de la taille d’une mappemonde traverse l’air opaque du boulodrome comme fait une soucoupe volante tendant à se transformer en poisson avant de s’abattre contre la baie vitrée, mais le temps ralenti avant la fin de la boule et la performance commence à se finir, un pied accepte d’amortir l’atterrissage en la bloquant sous lui, la pétanque. Guy Villerd tait alors son saxophone, les portraits se rentrent, on quitte le plus beau lieu du monde en espérant y avoir laissé des puces.
Le théâtre et la salade verte !
Mais le temps d’avant nous avons été témoins d’une chose effarante.
Le rendez-vous pour les Stéphanois c’est au théâtre à 9 h du mat qu’on s’était tous dit, moi pas tellement. C’est bien que chacun aille avec ses histoires, et commence avec une autre. En tant que bavard j’ai quand même le droit de dire quelque chose : c’était bien dans cette école quand Vincent jouait avec Diarra et les mioches qui envahissaient l’air de jeu parce que ça ne sert à rien d’être gentil avec ça en suivant poliment, pas surtout, une activité artistique, il faut y être, et du corps, car Aimé Césaire l’a dit : “Gardez-vous d’être dans la lassitude stérile du spectateur”.
Mais comme dit Mohamed le poète “Il faut éviter d’être le plus artistique possible”, ma foi j’ajouterais : pour échapper au convenu, enfin au rendez-vous.
Je ne sais pas si je vais la ramener demain.
Pour l’heure essayons de retrouver nos moutons.
Dans une maison de retraite, quelques tables et des vieillards appétissants ;
les fourchettes se lancent en direction d’une bouche disparue, et quand elle perfore la langue la fourchette, la salade, les mâchoires te câblent sur l’austérité du bon petit repos et la bouche paléan-forme te met sur ses lèvres, à travers elles tu te vois et le calme se dissipe, les vitres montrent des portraits qui montent, tête de Yacine, tête de Nell, des portraits tirés par Sean Laval Hart et qui viennent égayer par intermittence l’entrée de la salade verte. Bruit de frites, une tonitruance électrique s’infiltre dans le réfectoire, deux enceintes à bord d’un caddy, et un ordinateur remorqué par dessus la pacotille. Tommy engage : “La ville est calme, don’t panique“, puis une chanson, en anglais en plus ! Suis mal servi, là. Un œil se dérobe de l’assiette pour se rincer le tableau avec la passablerie d’une évidence et pour retrouver le trajet de la main interrompue l’oeil s’enrobe d’une verte phosphorescence quand la fourchette monte vers lui.
“On ne peut plus manger tranquille?” rouspète un type, les trois autres avec qui ils tiennent la table accélèrent le gosier, on comprend qu’ils apprécient, on ne sait pas trop, la salade verte ou le théâtre. Mais “la ville est calme, don’t panique…” La chanson en anglais se refait, et entre deux vers un coup de fourchette, le tintement des verres sur les dents de sagesse. Julie et Lena poursuivent et ce n’est déjà pas nouveau qu’on va enquiquiner les vieux, on meuble leur midi, attentifs et sans quitter leur entreprise ils délectent, ils assurent, il se maintiennent et le théâtre passe, le corps et l’esprit se mangent en association, le dialogue des énergies qui convergent vers un seul et même but : les résidents dans leur midi.
L’expérience est si brève puisqu’il faut partir avant le repas chaud.
Dieudonné Niangouna, Vénissieux, lundi 23 Février 2009